NACER BLANCO - Primer LP en solitario - Salida el 5 de Febrero 2016

NACER BLANCO - Premier LP solo - Sortie le 5 Février 2016

MARXOPHONE RECORDS (ES) / LABEL LE SAULE (FR)

   

"Borja Flames : Nacer Blanco" by Sing Sing

(FR) 
Borja Flames est de ces personnages dont on fabrique sans forcer les légendes: espagnol exilé à Paris, il a tâté du garage avec le groupe Tedium puis de la musique improvisée, expérimentale ou post-comeladienne avec le duo Belmonde, s'est essayé à musiquer pour la danse et le théâtre, a édité une revue d'art, bricolé des affiches et des pochettes de disques à partir de collages (sa marotte), fait le barman et s'est trouvé aspirant matelot, presque libraire, biologiste, moniteur de colo aux Amériques, ou encore sorcier amateur en studio artisanal d'enregistrement. Le genre de gugusse qui n'ignore rien de ce qu'occuper son temps veut dire. Peut-être connaissez-vous JUNEETJIM, duo dont on aime le chic pour ré-observer la chanson française par le prisme de musiques rituelles de provenances diverses (apprises-désapprises et rêvassées, re-projetées à la façon d'ombres portées plutôt que simplement recrachées) et dont il est la face barbue, la présence toute d'orage à venir, de broussaille et de fumée, pendant taciturne de sa compagne Marion Cousin (chanteuse battant le souvenir des sorcières du bocage ou des marionnettes de Maeterlinck, en un simple mouvement de main).

Mais, ce qui nous occupe ici-maintenant a pour titre NACER BLANCO et c'est ce qu'on appellera le premier album solo de Borja Flames (bien que Marion y lance quelques couteaux ça et là). Ce qui motive ce genre d'exercice, on le sait bien, c'est prendre congé un temps des obligations du travail d'équipe, faire face aux obsessions qu'on nourrissait pour soi tout seul et auxquelles il fallait tenir un peu la bride. Un album solo, quand on fait partie d'un groupe, c'est le boudoir, le gueuloir et l'antichambre où l'on s'autorise à partir jacasser sans témoin, pour souffler un peu, numéroter ses fantômes, faire le point sur ce qui travaille d'ordinaire en filigrane et donner forme à la matière qu'on passait jusque là par le tamis de l'altérité. En un mot, un album solo, quand on fait partie d'un groupe, a toujours quelque chose d'une récréation. Parfois c'est anecdotique et purement défoulatoire, d'autres fois, comme ici, c'est passionnant. 

Passionnant parce qu'on y voit un musicien se coltiner frontalement ce qui le tracasse parmi les musiques qu'il aime (jouer la musique qu'on aime, c'est la déjouer, certainement pas la recopier, c'est lui ouvrir le bide pour lui palper les organes et comprendre un peu comment ça marche, à quoi ça tient, s'il y aurait par hasard là-dedans la réponse à une question qu'on avait oublié de se poser et qui resservira plus tard). La récréation permet ça qui est très beau: s'attacher moins à "faire oeuvre" qu'à remettre son bagage sur l'établi, pour en vérifier l'état, ce qui bouge encore là-dedans.

Bon, mais dans les faits? Mettons que Borja Flames aime Moondog, comme un musicien "pop" peut aimer Moondog. Il en aime les mélodies radieuses, les mesures impaires dont il se demande au juste comment ça se compte et sur quels doigts, il en admire les structures en canon, le mélange de ferveur et d'irrévérence pour les schémas classiques, comment l'héritage de Bach retrouve toute sa souplesse quand on lui envoie dans les quilles la boule zinzin du jazz et des musiques caribéennes. Il se demande par quelle grâce ou quel métier une si incontestable complexité se trouve capable d'escamoter ses tours et comment tous les sentiments qui en découlent peuvent soudain se révéler dans une telle clarté. 

Borja Flames aime aussi les musiques qu'avec un rien de condescendance, nous autres les modernes nous appelons primitives (des enregistrements de musique ethnique au blues, pour résumer). Il ne sait pas bien en quoi tout ça le trouble tant. Est-ce en raison de leur apparente brutalité? Du mystère qui s'en dégage? De cette espèce de rugosité bonhomme qu'on y trouve parfois? De l'étrangeté foncière qu'on perçoit quand on les écoute? Du fait qu'elles soient sous leurs dehors qu'on croirait frustes comme tissées à partir de mathématiques absconses? 

Puis, Borja Flames aime Arthur Russell, mettons. Il en aime les formats foufous, les grands écarts, l'ouverture fondamentale, les harmonies savantes et saugrenues qui suggèrent des volumes tout neufs à des modes qui n'en demandaient pas tant. Il en goûte le caractère triste et joyeux, l'audace désespérée, le mépris qu'on y sent pour les genres cloisonnés. Il remarque à mesure qu'il s'y frotte, que ce qui se joue vraiment, et qui bouleverse sans crier gare, à la manière de micro-épiphanies embusquées ça et là, ce sont de petits détails: des pièges, des questions, des répétitions inattendues (merveilleux usage de l'oxymore dans la musique d'Arthur Russell), des bidules et des machins qui résistent à l'entendement, des solutions techniques et même techniciennes pour organiser la magie et qui font que la machine va dérailler, se donner en plein puis s'évanouir, agençant de minuscules évènements par quoi telle émotion sera contredite par telle autre et voilà dans quel état ça nous met d'incompréhension heureuse, avec la sensation furtive qu'on a entrevu un truc, puis qu'on l'a perdu, mais nous voilà convaincus que ce truc-là existe et qu'on n'aura désormais de cesse de lui courir au cul, et nous voilà tout vigoureux, d'une vigueur inquiète un peu pantelante qui appelle l'aventure et qui réclame qu'on aille courir. 

On sait que la vie comme dirait l'autre est égarante et bonne.

Voilà donc un type qui s'intéresse aux expériences, aux investigations, aux laboratoires. Il entrevoit, il pige doucement, les mains sous le capot (un musicien sait ça, que ce sont les mains qui pensent, que ce sont les mains, le siège de la pensée).
Il écoute (un musicien sait ça aussi, que si ce sont les mains qui pensent, c'est bel et bien l'oreille qui joue), il imite, défait, démonte, remonte, laisse venir, arrose et regarde pousser, accompagne, bousille, retourne en tous les sens et accouche de petits monstres. Et d'ailleurs si l'on appelle NACER BLANCO "le premier album solo de Borja Flames", Borja Flames, lui, appelle NACER BLANCO son "bâtard". Ce qui lui va très bien. 

Bâtard puisque conçu dans le dos de June et Jim comme nous disions, mais aussi parce qu'impur jusqu'au dernier sillon, charivari de ritournelles torves, madrigaux synthétiques, tout en motifs dérapants de guitares claires, percussions à la croisée du rythme de village et de l'agencement savant, évènements sonores incongrus, poésie (en espagnol) découpée au ciseau, entre parole d'oracle pété au vin rouge et haïkus envisagés comme des toupies. Car c'est bien d'une musique tournoyante qu'il s'agit ici, visant nettement la transe, l'étourdissement, malgré la grande douceur du geste (suavité du chant, délicatesse du doigté, pudeur du propos préférant l'énigme à l'assertion, patience des agencements). Douceur qui ne compromet en rien l'hirsutisme de l'inspiration et cette gourmandise délirante que trahissent les mille micro-dérapages qui font le sel de l'affaire (entendez telle explosion de prédicateur allumé, telle décharge percussive jetée là comme une girafe à la mer, tel bégaiement sonore, tracé de points de suspension à la perforeuse à papier).

NACER BLANCO épanche dans une suite de murmures devenus fous, la grâce et l'inquiétude d'être en vie, apatride et blanc comme un cul quand le sang noir qui clapote dans les veines est plus noir que celui d'un cerf en rut). Confessionnal coloré, avec volées de clochettes, dialogues schizos où berceuses réconfortantes et poussées de trouille sont amoureusement abouchées dans le même shaker (avec poivre, menthe, ingrédient X, on comptera ceux qui ne tanguent pas). 

Des influences précitées, Flames prélève motifs aimables et torsions, ludisme concentré, sens de l'évènement miniature et retient ça, sans doute le plus important: l'art toujours menacé mais toujours victorieux de rendre tout à fait lisible les réseaux les plus frénétiques d'entrelacs et d'informations. Tout le temps que dure l'élan derviche de ce disque maboule et copain, émus par les fléchissements tendres, surpris par les petites sautes d'humeur, on sait qu'on tient là le genre de disque accueillant, faussement bordélique, auquel on aime à revenir souvent. Parce que l'on sent qu'un bonhomme s'y tient debout, coeur ouvert et cerveau en marche, peu avare, d'attentions et de cadeaux, un type sincère, courageux, un peu fébrile à l'idée de partager sa vision du monde, et qui pour ce faire n'oublie de lancer des ponts ni vers ses fantômes ni vers les vivants qui se toqueront de l'écouter. Disque d'hommages sans ironie en même temps que bréviaire impertinent sachant qu'on n'honore jamais ses maitres mieux qu'en les soumettant à la question, disque pudique, disque souple, beau disque.

 

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(ES)

NACER BLANCO es el primer trabajo en solitario de Borja Flames, español afincado en París que, tras formar parte de grupos como los garajeros Tedium, del dúo Belmonde, más cercano a la música improvisada y experimental (ambos junto a Abraham Boba) o, ya en París, del dúo de canción francesa June et Jim (junto a la chamánica Marion Cousin) decide, desde la capital vecina, poner sobre la mesa sus propias inquietudes. El resultado de este primer acto son doce canciones donde se mezclan melodías radiantes, compases impares, estructuras y voces en canon, fervor e irreverencia a partes iguales por los formatos neoclásicos (de Bach a Moondog), complejidad e inmediatez, experimentación y música pop, fascinación por las músicas primitivas (de los field-recordings a las músicas tradicionales del mundo entero) por su componente de trance, misterio, brutalidad y sensualidad.

"Éste es un personaje que se interesa a los experimentos, a las investigaciones, a los laboratorios. Entrevé, descubre poco a poco, las manos bajo el capó (un músico sabe esto, que son las manos las que piensan, que son las manos, el trono del pensamiento). Escucha (un músico sabe esto también, que si son las manos las que piensan, es claramente el oído el que toca), imita, deshace, desmonta, vuelve a montar, deja venir, riega y mira crecer, acompaña, destroza, revuelve en todos los sentidos y da a luz pequeños monstruos. Porque si llamábamos a NACER BLANCO "el primer disco en solitario de Borja Flames", Borja Flames, él, llama a NACER BLANCO su "bastardo". Lo cual le va muy bien.

Bastardo pues concebido a espaldas de June et Jim, pero también porque impuro hasta el último surco, bullicio de estribillos oblicuos, madrigales sintéticos, con motivos de guitarras que derrapan, percusiones al cruce del ritmo de pueblo y de la construcción elaborada, destellos sonoros incongruentes, poesía recortada con tijeras, entre palabra de oráculo pasado de vino y haïkus locos como peonzas. Porque aquí es cuestión de una música giratoria, que apunta claramente al trance, casi al aturdimiento, a pesar de la gran dulzura del gesto (suavidad del canto, delicadeza del tocar, pudor del propósito que prefiere el enigma a la aserción, paciencia en el forjar). Dulzura que no anula en absoluto el hirsutismo de la inspiración y la gula delirante que traicionan los mil micro-deslizes que son la sal del asunto (sentir tal explosión de predicador chalado, tal descarga percusiva lanzada como una girafa al mar, tal tartamudeo sonoro, trazado de puntos de suspensión hechos con perforadora de papel). NACER BLANCO propaga, en una suite de murmullos enloquecidos, la gracia y la inquietud de estar en vida, apátrida y blanco como un culo cuando la sangre negra que chispea en las venas es más negra que la de un ciervo en celo. Confesional de colores vivos, con revuelos de campanillas, diálogos esquizoides donde nanas reconfortantes y subidones aterrados son amorosamente mezclados en el mismo shaker.

De sus influencias, Flames extrae motivos amables y torsiones, concentrados lúdicos, sentido del micro-acontecimiento y destaca esto, sin duda lo mas importante: el arte siempre amenazado pero siempre victorioso de hacer inteligibles las redes más frenéticas de entrelazamientos e informaciones. Todo el tiempo que dura el impulso derviche de este disco majara y amigo, emocionados por tiernos hundimientos, sorprendidos por los pequeños saltos de humor, sabemos que tenemos en las manos el tipo de disco acogedor, falsamente caótico, al cual nos gusta volver a menudo. Porque sentimos que dentro un buen hombre se mantiene en pie, corazón abierto y cerebro en marcha, poco avaro de atenciones y de regalos, un tipo sincero, valiente, un poco febril a la idea de compartir su visión del mundo, y que para lograr esto no olvida de lanzar puentes hacia sus fantasmas y hacia los vivos que se acerquen a escucharlo. Disco de homenajes sin ironía al mismo tiempo que breviario impertinente que sabe que no se honra nunca mejor a sus maestros que sometiéndolos a examen y cuestionamiento. Disco púdico, disco ágil, bello disco." 

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